Être cartésien, est-ce vraiment être athée ?

Peut-être avez-vous déjà entendu quelqu’un dire “la religion ce n’est pas pour moi, je suis très cartésien” -ce qui signifie communément être rationnel, rigoureux et logique- comme si la raison était incompatible avec la foi. Mais était-ce vraiment la pensée de Descartes ? Qui est Descartes ?

Le mot “cartésien” est ambigu car il a deux sens différents : un sens précis utilisé par les philosophes, et un autre plus courant qui s’éloigne de la pensée de Descartes.

Qui est Descartes ?

Descartes (1596-1650), mathématicien, physicien et philosophe français catholique, peut être considéré comme le fondateur de la modernité, mettant l’homme au centre de sa réflexion philosophique. Il est rationaliste : il pense que la raison peut atteindre la vérité. Mais pour cela, il faut une méthode universelle, qui soit vraie dans tous les cas. Il cherche à établir un savoir absolument certain, à l’image des mathématiques.

Descartes écrit à l’époque des conflits d’intérêt entre science et théologie. Parmi les plus importants, nous pouvons citer celui de Galilée (1633). Suite à cela, Descartes, ayant peur que ses propos soient mal interprétés, renonce à la publication d’un de ses livres : le Traité du monde et de la lumière, qui ne paraîtra qu’en 1664, après sa mort.

Sa philosophie

L’ambition cartésienne est de bâtir une connaissance sûre, grâce à une méthode, pour fonder une science universelle et vraie. Pour cela, il invente une méthode fondée sur le doute (qui est ici synonyme d’introspection, d’expérience interne) : il décide de remettre en question toutes ses opinions et ses connaissances pour ne garder que celles qui sont sûres et pour pouvoir par la suite reconstruire le savoir sur des bases solides.

On parle de doute hyperbolique parce qu’il est poussé à l’extrême : seules sont considérées comme vraies les choses dont on ne peut absolument pas douter. Il doute par exemple de l’existence du monde extérieur, de ses sensations…

Pour appuyer cela, Descartes utilise l’exemple d’un bâton que l’on met dans l’eau : il paraît déformé alors qu’en dehors de l’eau il est droit. Nous ne pouvons donc pas faire confiance à nos sens, nous ne pouvons pas savoir si le monde extérieur existe.

Il n’y a qu’une seule vérité qui résiste : le fait d’exister soi-même. Cela est résumé dans la célèbre phrase “je pense donc je suis” qui se situe dans le Discours de la méthode, IV. Même si je doute, je ne peux pas douter que je doute, donc je pense, donc j’existe au moins en tant que pensée. Surnommé le cogito en latin, cette intuition immédiate devient le fondement indubitable de toute connaissance, le début de la méthode.

En résumé, Descartes pose la raison comme fondement du savoir et établit les bases d’une science rigoureuse fondée sur l’évidence.

Mais où est Dieu dans tout cela ?

Maintenant que Descartes est sûr d’exister, il cherche à aller plus loin. Il veut sortir du cogito pour essayer de connaître le monde extérieur. Mais comment être certain de ce qu’on perçoit ?  Comment développer une connaissance certaine ?

Pour trouver la vérité, Descartes se demande ce qui pourrait garantir que nos idées sont vraies. Et là, une idée lui vient : Dieu. Pourquoi Dieu ? Parce que, selon Descartes, c’est Dieu qui nous a donné les idées claires et distinctes en les mettant dans notre esprit. Dieu ne peut pas tromper, car tromper est un défaut, et Dieu est parfait. Donc la philosophie de Descartes repose sur Dieu, car seul Dieu peut garantir que notre pensée peut atteindre la vérité.

Cette idée est aussi importante en science. Pour faire de la physique, il faut nécessairement que le monde matériel existe. Mais comment être sûr que ce monde n’est pas une illusion ?
Encore une fois : c’est Dieu qui permet cette certitude. Il est le Créateur du monde, Il a mis le mouvement dans la nature et a établi ses lois.

Pour Descartes les voies de Dieu sont impénétrables et dépassent notre intelligence : on ne peut pas comprendre tout ce que fait Dieu et pourquoi, mais Dieu a donné à l’être humain la capacité de penser et de connaître.

Autre point intéressant : pour Descartes, le scientifique doit croire en Dieu. Pourquoi ? Parce que Dieu garantit deux choses essentielles: que le monde extérieur existe vraiment, et que notre esprit peut atteindre la vérité :

“Et ainsi je reconnais très clairement que la certitude et la vérité de toute science dépend de la seule connaissance du vrai Dieu: en sorte qu’avant que je le connusse, je ne pouvais savoir parfaitement aucune autre chose. Et à présent que je le connais, j’ai le moyen d’acquérir une science parfaite touchant une infinité de choses” Méditations métaphysiques, V.

Descartes a aussi proposé différentes preuves de l’existence de Dieu qui se situent toutes dans les Méditations métaphysiques. Nous nous attarderons ici sur la première preuve par les effets. Cette preuve a pour but de démontrer que Dieu est la seule cause possible de certains effets. Ces effets étant constatables, Dieu existe nécessairement.

Elle part d’un fait simple : certaines idées dans notre esprit ne peuvent pas venir de nous-mêmes. Par exemple, imaginez que vous êtes né dans une petite maison à la campagne, et que vous n’ayez jamais vu la mer. Un jour, vous vient une image très précise dans votre tête d’une plage, avec une mer calme. Vous vous dîtes : “Mais d’où me vient cette idée ? Je ne l’ai jamais vue en vrai !”

Eh bien, c’est un peu pareil pour l’argument de Descartes :

Nous avons tous dans notre tête l’idée d’un être parfait, mais cette idée ne peut pas venir de rien. Elle ne peut pas venir d’un humain (parce qu’on est imparfait). Elle ne peut pas venir de quelque chose de moins parfait (car le parfait ne peut venir de l’imparfait). Alors, cette idée d’un être parfait a dû être mise là… par l’être parfait lui-même. Et cet être parfait, c’est Dieu. Dieu a laissé en chaque homme sa marque sous la forme de cette idée. C’est ainsi qu’à partir de l’idée de Dieu, nous pouvons démontrer que ce dernier existe. Même si Descartes découvre Dieu après avoir douté de tout, son existence est en réalité première : sans Dieu, aucune connaissance fiable n’est possible. Il le dit clairement :

“Enfin, s’il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l’existence de Dieu et de leur âme par les raisons que j’ai apportées, je veux bien qu’ils sachent que toutes les autres choses dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme d’avoir un corps, et qu’il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines” Discours de la méthode, IV.

En bref, Descartes affirme que sans Dieu, on ne peut être sûr de rien, sauf de sa propre existence. Dieu est donc indispensable à la connaissance. Si on ne pose pas l’existence de Dieu, on ne peut pas avoir confiance en nos théories et en nos connaissances. Descartes ne peut pas se passer de Dieu.

Attention tout de même, cette démonstration a ses limites… En effet, la foi ne peut pas reposer uniquement sur une preuve logique, ce n’est pas cette démonstration qui peut en être le vrai fondement.

Enfin, Descartes néglige certains aspects de Dieu, il est important de noter qu’il parle ici d’un dieu très spécifique, définit ainsi :

“Par le nom de Dieu j’entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissance, toute-puissante, et par laquelle moi-même et toutes les autres choses qui sont (s’il est vrai qu’il y en ait qui existent) ont été créées et produites.” Méditations métaphysiques, III.

C’est une définition qui met l’accent sur la toute-puissance de Dieu, mais qui est loin de parler de Dieu qui est amour, de sa grâce et du Salut… Descartes parle de Dieu comme d’une entité supérieure, semblable au grand horloger de Voltaire, mais sans spécifier le Dieu chrétien.

Conclusion

En conclusion, il est donc possible d’être chrétien et rationnel car la foi ne s’oppose pas à l’intelligence, au contraire, elle l’encourage ! La foi et la raison sont compatibles et il est utile de la montrer afin d’expliquer que notre religion n’est pas enfermée dans une bulle qui n’a pas de contact avec le monde extérieur. Nous venons de le voir avec l’exemple de Descartes, qui a fait de la raison le fondement du savoir. L’intelligence a besoin de Dieu pour atteindre la vérité. Loin d’opposer foi et raison, la philosophie cartésienne les articule étroitement.

La raison est comme un outil soumis à Dieu qui nous permet, entre autres, de mieux le connaître, comme il est dit dans Matthieu 22.37 :  «  Jésus lui répondit: «Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. » »

 

La prochaine fois que quelqu’un vous dit qu’il est athée donc cartésien, vous pourrez lui expliquer que la foi est compatible avec la raison, et que c’est même Descartes qui le défend !

Pour continuer cette réflexion, nous pouvons nous demander si nous sommes toujours rationnel, rigoureux et logique. Est-on toujours en capacité de vérifier et de démontrer ? N’y aurait-il pas une part de croyance en chacun de nous ? Avez-vous dû faire des expériences pour savoir que la Terre tourne autour du Soleil ? Ou le croyez-vous parce qu’on vous l’a dit ? Il semblerait que certaines choses dépassent alors notre raison… non ?

L'auteur: Agathe Keller

L'auteur: Agathe Keller

 

« Après des études de mathématiques, je suis devenu prof de maths dans un collège. Mais plus que la transmission de cette belle matière, je voulais transmettre ce qu’il y a de plus passionnant pour moi : le plan de sauvetage mis en place par Dieu, pour nous ramener à lui. J’ai donc repris des études, de théologie, cette fois. Aujourd’hui, je travaille pour une association chrétienne qui a pour but de promouvoir la foi chrétienne. «